"Tout va bien !" : l’enfant qui refuse d’exprimer ses émotions
- Nathalie Pérignon
- 30 mai
- 4 min de lecture
Comprendre le lien entre émotion et apprentissage pour lever les blocages en séance.
« La colère ? Non, je ne la ressens jamais. La peur ou la tristesse ? Non plus. Chez moi, tout va bien ! »
En tant qu’orthopédagogue, c’est une situation que je rencontre régulièrement en cabinet.
Face à un outil d'observation des émotions ou à une activité de réflexion sur soi, certains apprenants se ferment complètement. Les réponses arrivent alors très vite : « Je ne sais pas », « Rien », « Ça va », « Je ne me mets jamais en colère ». Pourtant, lorsque l'on échange ensuite avec les parents, le tableau est parfois bien différent.
Pourtant, les parents décrivent souvent une réalité bien différente.
Alors pourquoi ce décalage ?
Comprendre l’enfant qui refuse d’exprimer ses émotions: ce n’est pas de la mauvaise volonté !
Lorsqu’un enfant refuse de parler de ses émotions, le premier réflexe pourrait être de penser qu’il ne coopère pas.
Mais avec l’expérience, j’ai appris à regarder autrement.
Les neurosciences nous montrent qu’un cerveau qui se sent en insécurité émotionnelle cherche d’abord à se protéger avant d’analyser ce qu’il ressent. Si parler d’une colère, d’une peur ou d’un échec est vécu comme quelque chose de menaçant, le cerveau peut mettre en place des stratégies d’évitement.
Dire « tout va bien » peut alors devenir une forme d’armure.
Parfois, l’enfant ne cherche même pas à cacher ce qu’il ressent. Il peut simplement avoir du mal à accéder à son vécu au moment où on le questionne. Sous l’effet du stress, de la pression qu’il s’impose ou de la peur de se tromper, sa pensée semble se figer. Plus il cherche ses mots ou ses souvenirs, plus ceux-ci paraissent lui échapper.
Dans ces moments-là, l’absence de réponse ne signifie pas forcément l’absence d’émotion. Elle peut simplement traduire une difficulté momentanée à mettre en mots ce qui se passe à l’intérieur.

Le coût de l’évocation
Dans la pédagogie des gestes mentaux développée par Antoine de La Garanderie, évoquer une situation signifie la faire revenir dans son monde intérieur pour pouvoir l’observer.
Cela paraît simple.
Mais pour certains enfants, revenir mentalement sur une dispute, une humiliation ou un moment difficile demande un effort considérable.
Pour parler d’une colère, encore faut-il accepter de la revivre un peu intérieurement.
Et parfois, cette émotion est encore trop inconfortable.
Le refus de répondre n’est alors pas un manque de volonté. C’est une stratégie de protection.
Quand le langage bloque, le jeu ouvre une porte
C’est probablement l’une des observations les plus fascinantes en séance.
Lorsqu’un enfant qui refuse d’exprimer ses émotions se ferme, il ne veut ou ne peut rien dire pendant un échange verbal peut soudain raconter quelque chose d’important au détour d’un jeu, d’une construction ou d’une activité de manipulation.
Pourquoi ?
Parce que le jeu fait baisser la pression.
L’enfant ne se sent plus observé ni évalué. Son attention est tournée vers l’action. Les défenses s’assouplissent.
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott considérait d’ailleurs le jeu comme un espace sécurisant où l’enfant peut explorer son vécu sans se sentir directement exposé.
Et c’est souvent dans cet espace que les informations les plus précieuses apparaissent.
Réactiver l’alliance
Lors de la première rencontre, nous prenons le temps de construire une alliance avec l’apprenant. Nous vérifions qu’il est d’accord pour avancer avec nous.
Mais cette alliance n’est jamais acquise une fois pour toutes.
Lorsque nous abordons des sujets plus sensibles — les émotions, l’estime de soi ou les difficultés personnelles — il est parfois nécessaire de la réactiver.
Quand la rétention d’informations s’installe, je vois souvent cela comme un signal.
Un signal qui m’invite à ralentir et à redonner à l’enfant sa place de partenaire dans la démarche.
C’est aussi pour cette raison que je prends régulièrement le temps de lui demander comment il a vécu une activité : ce qu’il a aimé, ce qu’il a moins aimé, ce qui lui a semblé facile ou difficile.
Non pas pour évaluer sa performance, mais pour mieux comprendre ce qu’il vit et pouvoir ajuster mon accompagnement.
Car avancer ensemble suppose que chacun puisse avoir sa place dans la réflexion.
L’apprenant n’est pas seulement celui qui réalise les activités. Il est aussi celui qui peut m’aider à comprendre ce qui fonctionne pour lui et ce qui mérite d’être adapté.
Ce qu’il faut retenir
Lorsqu’un apprenant affirme que « tout va bien », il ne cherche pas forcément à cacher quelque chose.
Bien souvent, il protège simplement une partie de lui qu’il ne se sent pas encore prêt à explorer.
Notre rôle n’est alors pas de forcer la porte.
Il est de créer suffisamment de sécurité pour qu’il choisisse lui-même de l’entrouvrir.
Car on n’apprivoise jamais ses émotions sous la contrainte. On apprend à les comprendre lorsque l’on se sent suffisamment en confiance pour les regarder en face.
Références
Antoine de La Garanderie — Pédagogie des moyens d’apprendre ; Comprendre et imaginer.
Antonio Damasio — L’Erreur de Descartes.
Joseph LeDoux — The Emotional Brain.
Daniel Siegel — The Developing Mind.
Carl Rogers — Le développement de la personne.
Donald Winnicott — Jeu et réalité.
Jaak Panksepp — Affective Neuroscience.
Grégoire Borst — travaux sur la métacognition, les fonctions exécutives et l’apprentissage (Laboratoire du LaPsyDÉ | Paris | Neurosciences, Université Paris Cité).
Guy Sonnois — travaux sur l’accompagnement pédagogique et le sens des apprentissages.



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